Patrimoine Aquitain de l'Education

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Mérilheu de mon enfance : la vie quotidienne dans un village des Pyrénées au début du siècle

  • Auteur
    Pierre Manse
  • Date
    1971
  • Type d'archives
    Imprimé
  • Thème
    Vie quotidienne
  • Lieu concerné
    Mérilheu, village situé à 4 kilomètres au nord de Bagnères-de-Bigorre

Pierre Manse était inspecteur honoraire de l’enseignement primaire lorsqu’il écrivit ce livre de souvenirs d’écolier d’avant la guerre de 1914 ; Yves Doumergue, inspecteur d’académie en a assuré la préface.

Chapitre intitulé « Autour de l’école »

     Un de mes premiers contacts avec Mérilheu fut mon arrivée à l’école. Mon grand-père y achevait à soixante-cinq ans une longue carrière d’instituteur.
     Bâtie près de l’église, cette école remplaçait depuis peu le taudis sur l’emplacement duquel s’épanouissent à présent trois énormes marronniers qui ombragent la seule place publique de la commune.
     Elle existe toujours avec son logement central à un étage flanqué de deux salles de classe, de deux préaux et prolongée à une extrémité par une petite salle de mairie poussiéreuse. Mais ses murs dégradés, ses volets disloqués,, ses peintures délavées, son jardin abandonné en ont fait longtemps une des maisons les moins bien tenues du village.[1]
     Qu’elle paraissait grande à mes yeux d’enfant cette école !Notre classe avait six fenêtres, trois à l’ouest condamnées et aveuglées par des contre-vents toujours fermés, trois ouvertes au soleil levant, aux bruits champêtres et aux piailleries des moineaux.

     Le bureau du maître, ciré et jauni par le temps était perché sur une haute estrade. Les enfants s’installaient sur quatre longues tables tailladées au couteau par des générations d’écoliers, dont le banc fixe sans dossier occupait toute la largeur de la salle. Les trous réservés aux encriers souvent manquants indiquaient sept ou huit places dans chacune. Une grande ardoise en pierre était scellée entre deux fenêtres. Un tableau noir en bois dépeint, monté sur chevalet, faisait, sur le devant, pendant au bureau du maître.
     Les murs étaient garnis de tableaux et de cartes. Il y avait une carte décolorée des départements, presque illisible sur un papier qui s’écaillait, une mappemonde pâlie faite de deux grands cercles accolés, une carte de la Palestine qui ne servait plus. Les seules mesures du système métrique dont nous disposions étaient figurées sur un vaste panneau déteint.
     A gauche de l’entrée une armoire-bibliothèque en chêne renfermait deux rayons de livres à grosse reliure grise qu’on ne lisait jamais. Dans le bas on rangeait la bouteille d’encre violette, la boîte de craie carrée, des bouts de chiffons, un petit arrosoir conique et un vieux balai. Car c’étaient les enfants qui balayaient la classe à tour de rôle deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, après quatre heures, dans le vacarme et la poussière.
     Un râtelier d’armes fixé au mur portait un alignement d’une douzaine de grands fusils en bois à moitié démolis, avec des crosses fendues, des culasses manquantes, des canons brisés. Il était interdit d’y toucher.

     Un petit poêle à bois, surmonté d’un long tuyau qui se perdait dans la plaque de tôle rouillée d’une fenêtre, devait assurer le chauffage. Sa remise en état chaque année était pleine d’imprévus. On disposait rarement du bois nécessaire lorsqu’il l’aurait fallu.
     Ce bois était fourni par la commune. Au moment du tirage au sort de la coupe affouagère, un lot de jeunes arbres sur pied était réservé à l’école.
     Le maire désignait parmi les parents d’élèves des « volontaires » pour assurer leur abattage et leur transport.
     Vers la fin de l’été, après les moissons et les regains, lorsque les sentiers argileux de la forêt, craquelés de sécheresse étaient devenus pratiquables, une charrette apportait les quelques troncs de chêne et les longs branchages que l’on entassait dans la cour.
     Un matin d’hiver des pères de famille désœuvrés venaient couper ce bois. Pendant toute la journée nous les entendions parler, discuter, plaisanter, se passer bruyamment la gourde de piquette. Nos études n’y gagnaient sûrement rien.
     A la récréation du soir nous faisions la chaîne pour empiler les bûches dans un coin du préau grand ouvert et dont le tas allait diminuer mystérieusement tout au long de l’hiver.
     Après des journées glaciales où l’encre gelée dans les encriers ne nous permettait pas d’écrire, nous avions enfin de quoi nous chauffer. On pensait alors à réajuster les tuyaux disloqués, à les fixer avec les brins de fil de fer qui pendaient du plafond. On effectuait le ramonage, on enlevait le nid abandonné de moineaux qui bouchait l’extrémité du tuyau.
     Nous n’avions pas d’allumettes. Un grand allait chercher dans le creux d’un sabot quelques braises chez un voisin. On brûlait les pages des vieux cahiers et l’on soufflait à pleines joues. On s’enfumait avant de se chauffer.
     Quand le feu avait pris, le maître descendait quelquefois de son bureau, installait sa chaise tout près et, rassemblant les petits, leur faisait épeler sur la méthode Néel, posée sur ses genoux, quelques syllabes reprises en chœur bruyamment.

     Le travail était soutenu dans cette école. La discipline y était dure. Je ne me souviens pas d’y avoir jamais vu mon grand-père plaisanter ou sourire. Je me le rappelle avec ses blanches moustaches tombantes passant lentement dans nos rangs immobiles et silencieux.[2]
     L’enseignement du patriotisme occupait une place privilégiée. Un jour à midi j’étais revenu fièrement à la maison en annonçant à mes parents que j’avais une seconde mère…Stupéfaction…Oui, maman et la patrie…Cette information, à ma surprise resta sans commentaires.
     Les petits étaient souvent confiés à des moniteurs, deux ou trois grands pour lesquels toute ambition de préparation au certificat d’études avait dû être abandonnée. Ils savaient lire suffisamment pour occuper des débutants. A tout moment de la journée, ils s’emparaient de nous. Assis à l’extrémité d’un banc ils nous faisaient ânonner sans explications les lettres de l’alphabet et des sons qui n’avaient aucun sens. Longtemps je me suis fait rabrouer parce que je disais « bé » au lieu de « beu », « ème » au lieu de meu, « ache » au lieu de « heu ».

     Les grands avaient chaque jour une longue série de leçons à apprendre : des fables, des résumés de morale, d’histoire ou d’agriculture, des règles d’arithmétique ou de grammaire, des listes de sous-préfectures. Tout devait être su par cœur. A trois fautes on était privé de récréation, et pendant que les autres jouaient, il fallait, dans un coin de la cour, faire semblant d’étudier. La retenue se prolongeait souvent après la classe. On suivait alors tête basse le maître jusque chez lui, et tandis qu’il vaquait tranquillement à ses occupations, les punis, à l’ombre d’un grand poirier, continuaient longuement à essayer d’apprendre. Parfois certains récidivistes n’avaient pas la permission de rentrer chez eux à midi. Personne dans le village n’osait protester, tant l’ascendant de ce vieil instituteur qui s’imposait à sa troisième génération d’écoliers était indiscuté.

     Tous les matins, dès le signal d’entrée en classe frappé des mains, on s’alignait sous le préau dans un ordre immuable, les grands les premiers près de la porte. Nous étions tous vêtus de la même façon : pantalons longs, sans bretelles, retenus, comme pour les hommes, par une large ceinture rouge en laine qui faisait plusieurs fois le tour de la taille, courte veste étroite en gros drap marron du pays, épais bas de laine tricotés à la maison, sandales ou sabots. Nous n(‘avions pas de tablier. Le maître regardait les enfants défiler devant lui, le béret sous le bras, offrant leurs mains ouvertes et leur cou tendu. Sur un signe imperceptible on sortait du rang et on allait se débarbouiller au fond de la cour dans une auge d’eau trouble. On revenait avec une hâte simulée se prêter humblement à un nouvel examen en essuyant entre les jambes de son pantalon des mains plus rougies que décrassées.

     Il y avait toujours quelque pouilleux parmi nous. Le maître exigeait des cheveux courts. Il nous disait sans phrases sa satisfaction lorsque le lundi matin nous nous présentions le crâne rasé. C’était en effet le dimanche que le perruquier du village, un paysan comme les autres, faisait sa tournée dans les fermes avec sa paire de ciseaux et sa tondeuse. L’abonnement au perruquier pour une tonte par mois coûtait dix sous par an.

     Les jours de congé étaient moins nombreux qu’aujourd’hui. En dehors des jeudis et des dimanches, nous n’avions dans l’année que la matinée du lundi de la Toussaint, le jour et le lendemain de Noël, le 1er et le 2 janvier, l’après-midi du mardi de carnaval, le lundi de la Pentecôte et le 14 juillet. Les vacances d’été duraient six semaines, du 15 août au 1er octobre. Pour bénéficier du mois d’août entier, il fallait que les cours d’adultes aient eu lieu pendant toute la période d’hiver à raison de deux soirées par semaine.

     Je ne sais par quelle faveur mon grand-père faisait classe pendant le mois d’août et disposait du mois d’octobre pour la chasse aux palombes. [….]



[1] Note de l’éditeur : Restaurée extérieurement en 1967

[2] Il y avait deux classes : une trentaine de garçons, autant de filles. Actuellement, une seule classe mixte de 25 élèves.

 

  • Lieu d'archivage
    Centre de documentation Félix Pécaut
  • Références

    Extrait de Pierre Manse, Mérilheu de mon enfance : la vie quotidienne dans un village des Pyrénées au début du siècle, Pau, Ed. Marrimpouey jeune, 1971, p.12-16.

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