Patrimoine Aquitain de l'Education

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La pratique de la classe unique dans les îles de Gironde

  • Auteur
    Jean Paris
  • Date
    Années 1950'
  • Type d'archives
    Témoignages oraux
  • Thème
    Education
  • Lieu concerné
    Iles de Gironde

Cette pédagogie exige une préparation quotidienne rigoureuse et précise des leçons et exercices prévus pour chaque cours, le respect de la durée des interventions face aux petits groupes pour que chacun ait son  dû, et une vigilance de chaque instant afin que nul ne reste inoccupé, source d’ennui et éventuellement d’indiscipline. Cette pédagogie entraine peu à peu les élèves à l’apprentissage de l’autonomie. Dans une telle classe, bien rôdée, le maître peut consacrer plus de temps aux petites sections, les enfants plus âgés ayant acquis la capacité à gérer leur emploi du temps et s’occuper utilement entre la fin d’un travail écrit et la prochaine intervention de l’enseignant (bibliothèque, préparation d’exposés, travail personnel, révisions, travail artistique ou manuel…)

En classe unique, tous les enfants entendent, chaque jour, les diverses interventions du maître dans toutes les matières. Ils suivent aussi les leçons récitées par leurs camarades. Insensiblement, une imprégnation s’opère. Des mots, des noms, des dates, des formules, des règles s’enregistrent, se mémorisent, facilitant ainsi les apprentissages futurs. Une certaine solidarité peut voir le jour : un grand pouvant devenir tuteur d’un débutant en lecture ou en calcul.

L’improvisation pédagogique n’est pas de mise ici : rigueur dans la préparation, souplesse et capacité d’adaptation dans la réalisation, sont les qualités à mettre en œuvre pour réussir à maîtriser cette technique particulière. Et aussi avoir un peu d’expérience dans le métier. C’est ce qui va manquer à une grande majorité des institutrices et des instituteurs qui, jeunes remplaçants, vont être nommés dans ces postes. Pourtant ils vont, pour la plupart, relever efficacement le défi.

Pratique de la classe unique:

Melle Daury est nommée à Patiras en octobre 1947. Elle a déjà cinq ans d’ancienneté, mais elle découvre la classe unique. Elle a une vingtaine d’élèves.

« L’organisation du travail [en classe unique] laisse toujours rêveurs les non-initiés […] Avec mon public de 4 à 12 ans [je] m’organise très vite de telle manière que personne […] ne reste inactif. Lorsque [j’]explique aux trois élèves des cours moyens les règles de grammaire ou de calcul, les tout petits dessinent, les élèves du CP font leurs lignes d’écriture, [et] ceux du cours élémentaire s’escriment sur un exercice de vocabulaire ou sur un problème de calcul ».

Pour elle à travers ce contact permanent de la maîtresse avec de petits groupes, un climat de confiance s’instaure beaucoup plus vite que dans une classe à un seul cours.

M. Jean Romain arrive à Bouchaud le 23 octobre 1953. Il n’a aucune expérience, c’est son premier poste. Après s’être rapidement installé il découvre sa classe :

« Pour ce début je suis gâté : j’ai dix élèves garçons. […] Ils sont dans six niveaux différents : un de cinq ans […] de maternelle, deux auxquels je dois apprendre à lire et écrire, deux du cours élémentaire 1, trois de cours moyen1 et un de cours moyen 2. Or, je n’ai pas rencontré l’institutrice [que je remplace] pour savoir comment elle a procédé pendant ces vingt jours de classe, ni quelles méthodes elle a utilisées. »

La lecture des instructions officielles et de quelques livres conseillés par un ami normalien lui servent de « viatique ». S’appuyant sur ses souvenirs d’école élémentaire, il ébauche une pédagogie.

« Pendant que je fais lire un ou plusieurs, selon les cours, d’autres font des exercices […] puis nous changeons. J’ai l’impression de donner des cours particulier, je ne reste pas une minute derrière mon bureau, je déplace ma chaise à côté du bureau de celui ou de ceux que je fais travailler ».

Peu à peu, Jean Romain va découvrir le plaisir de vivre au milieu des enfants, de les écouter, d’essayer de les comprendre, et de leur apporter ce qu’ils attendent d’un adulte. Il deviendra instituteur puis professeur de collège.

Moi-même, en 1956, à peine débarqué sur l’île verte, je suis projeté dans l’ambiance de la classe unique sans aucune référence, sans aucune information, le flou le plus total. M’appuyant beaucoup, moi aussi, sur mes souvenirs de jeune écolier, j’improvise.

« Je consacre l’essentiel de mon esprit et de mon temps à ma fonction. Il me faut passer du CP au CM, apprendre à lire et à compter, vérifier les dictées et les rédactions, inventer des problèmes, expliquer l’histoire aux plus âgés, guider les doigts malhabiles des plus jeunes; régler les différends entre les filles et les garçons. Cet exercice de jonglerie permanent, ce numéro d’équilibriste alternant intervention et retrait, va me demander beaucoup de présence et d’attention. Je vais découvrir, pas à pas, cette pédagogie de la classe unique, incroyable à première vue mais qui bien conduite et bien rôdée, crée un milieu scolaire magique, plein de découvertes pour les élèves comme pour le maître. Confiance, autonomie, initiative, contrôle, voilà les mots-clés. Il me faudra du temps, des ratés des doutes, des joies et des réussites, et aussi l’aide des conférences pédagogiques mensuelles pour mettre en place une classe qui mérite un peu ce nom ».

Je sortirai enrichi de cette expérience. J’y découvrirai ma vocation pour un métier au service des enfants et de l’école publique laïque.

Ile du Nord, 1970 : M. Michel Bernos découvre son nouveau poste et ses dix élèves entre 4 et 15 ans. Il sort de la faculté de psychologie et a fait un remplacement de six mois « sans autre formation que ma propre expérience d’ancien écolier ». Il va gérer sa classe avec l’inexpérience de ses vingt ans, dit-il, mais aussi avec l’enthousiasme, l’énergie et la quiétude que l’on a quand on ne se pose pas trop de questions.

« J’avais donc tous les niveaux, de la grande section de maternelle à la deuxième année de fin d’études. Sans en connaître tous les tenants et les aboutissants, je balbutiais la pédagogie Freinet dans l’organisation de ma classe. Le travail de groupe et en groupe était obligatoire pour gérer cette hétérogénéité d’effectif. Je pratiquais […] avec, soit des groupes de niveaux qui mettaient l’ensemble des enfants d’âge égal autour d’une même notion à acquérir, soit en groupe d’affinité pour que […] les plus âgés apportent leur aide aux plus petits. J’organisais aussi des groupes d’intérêts qui (en mêlant les niveaux) permettaient […] de travailler sur un même thème, surtout en éveil. […] Bien sûr, jongler avec seulement dix enfants issus de trois familles me contraignait parfois à reconstituer la cellule familiale. […] J’apportais […] aussi de façon magistrale la didactique, c’est-à-dire mes savoirs. Un handicap était une documentation peu abondante et vieillotte […]. Je tentais d’y remédier par mes propres apports glanés le week-end sur le continent ».

Les écoles des îles ne sont pas restées en dehors des évolutions pédagogiques. Dans les années 1960-75 un groupe d’enseignants militants de l’École moderne, pratiquant la pédagogie imaginée par Célestin Freinet, était implanté dans le Blayais dans les écoles de Mombrier, Pugnac, Teuillac et Saint-Trojan. Soutenus par [...] M. John Blanchin, ils vont aider et accompagner de jeunes instituteurs débutants, sortant de l’École normale ou remplaçants comme Michel Bernos, dans leurs projets de pratique d’une pédagogie active et moderne.

  • Références

    Jean Paris, A l'école sur les îles de la Gironde, [Blaye], publié par le Conservatoire de l'estuaire de la Gironde, coll. Mémoire d'estuaire, p.69-71.

    Instituteur remplaçant, Jean Paris n’a qu’une année d’expérience lorsqu’il est nommé à l’île Verte pour l’année scolaire 1956 - 1957. Administrateur du Conservatoire de l’estuaire de la Gironde, c’est l’un des principaux animateurs du groupe de travail “mémoire des îles”.
    Dans une première partie, l’auteur a rassemblé des documents d’archive afin de retracer la difficile mise en place d’une scolarité, pourtant obligatoire, sur ces territoires particuliers. Les classes ont fonctionné sur l’archipel de janvier 1929, sur l’île du Nord, jusqu’en 1977 sur l’île Verte. Mais les disparités étaient grandes et chaque île a sa propre histoire.
    La seconde partie de l’ouvrage laisse la parole aux témoins que Jean Paris a retrouvés et qui nous livrent leurs témoignages. Des classes uniques ayant marqué la vie des instituteurs et institutrices qui ont séjourné, le plus souvent pour une année scolaire, sur l’île Cazeau, l’île du Nord, l’île Verte, l’île Sans- Pain, l’île Bouchaud ou sur l’île de Patiras.

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